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    LA PENSEE SYMBOLIQUE

     

    Une herméneutique

    Une double polarité sous-tend l’œuvre d’Eliade : l’investi­gation des formes de la manifestation du sacré est, pour lui, inséparable de la compréhension de l’unité profonde et indi­visible de l’esprit humain. Les formes de la représentation du divin sont différentes, elles sont multiples comme le sont les rituels. Cependant, sous cette diversité demeure une unité essentielle. Diversité et unité, telle est la tension interne constante de la manifestation du sacré, et c’est la même ten­sion que la pensée peut reconnaître dans l’énoncé symbolique.

    Et de la même façon que la compréhension du sacré exige de reconnaître dans la conscience religieuse une structure de la conscience humaine et non pas un simple stade de l’his­toire de son développement, la compréhension de la pensée symbolique exige une herméneutique, c’est-à-dire une saisie de la chose en elle-même et à partir d’elle-même. Toute explication réductrice n’accepte de rendre compte du fait religieux que sur la base d’une découpe opérée qui ne retient du religieux qu’une simple partie, qu’un fragment. L’herméneutique d’Eliade, comme toute autre herméneutique, prend son origine dans la distinction désormais classique de Dilthey : l’expliquer repose sur une traduction, sur le pas­sage de ce qui est à expliquer en une autre sphère et en un autre domaine. En ce cas, la démarche religieuse n’a pas et ne saurait avoir en soi-même sa vérité, elle ne peut dire au sujet de soi-même sa propre vérité. Mais toute « traduc­tion » de ce type, toute transposition de cette nature trahit ce dont elle entend rendre compte. Le comprendre, quant à lui, ne prétend à rien, sinon appréhender et saisir la chose à partir d’elle-même. « La méthode la plus sûre, en histoire des religions comme partout ailleurs, reste toujours d’étu­dier un phénomène dans son propre plan de référence » (20). Une démarche de cette nature est nécessaire pour ren­dre compte de l’énoncé religieux tel qu’il se dit dans le mythe et qui, dans sa structure, est symbolique.

     

    Le symbole

    Que disent les mythes et que disent les symboles ? Et même, disent-ils quelque chose du monde et de l’homme que la raison puisse considérer comme valable ? On sait l’impor­tance de cette question dans les débats contemporains à pro­pos du structuralisme de Lévi-Strauss. A vrai dire, la ques­tion est bien plus ancienne, puisqu’elle est contemporaine de l’avènement de la pensée au stade de la rationalité et de l’éla­boration du concept comme instrument de la raison. Aris­tote déjà soupçonnait le mythe de se complaire dans le mer­veilleux, et donc lui récusait le statut reconnu au concept. Ce n’est pas ici le lieu de reprendre cette histoire déjà si lon­gue ; pour en rester à la pensée d’Eliade, il nous faut souli­gner que le même souci de ne comprendre un phénomène que dans son seul plan de référence préside à la compréhen­sion du religieux comme à celle de la pensée symbolique et du mythe.

    Le symbole n’est pas un concept, cela va de soi. Il n’en demeure pas moins qu’il doit être regardé comme une forme de la pensée, cette forme de la pensée dans laquelle peut se dire l’expérience religieuse. Dans le symbole « il n’y a pas de spéculation, mais saisie directe de ce mystère : que les cho­ses ont un commencement, et que tout ce qui précède et concerne ce commencement a une valeur capitale pour l’existence humaine » (21). Par essence, le symbole a une dimension religieuse : il est, dans son origine, le mode de la compréhension et de l’énoncé de l’expérience religieuse. Tout symbole est multivalent et le symbolisme ne fonc­tionne que dans un réseau de correspondances et d’analogies par quoi il circule d’une région à l’autre du monde. Comprendre un symbole n’est pas saisir le sens d’un mot ou bien d’une image isolés : il n’est possible de l’appréhender qu’au sein de ces réseaux multiples, c’est-à-dire dans un système. Mais pour la conscience religieuse qui s’exprime en lui et qui reconnaît en lui l’énoncé du sens, une telle circula­tion est comme une évidence qui va de soi. Car le symbole exprime tout à la fois la complexité du sacré en sa manifes­tation et dam. sa relation à l’existence de l’homme, moins pour lui désigner des choses, ainsi que le font les mots, que pour lui désigner le monde en sa complexité, le sacré en sa manifestation et l’existence humaine au sein de cette totalité. Le symbole ne s’adresse pas à l’intellect, ni en priorité, ni d’une manière exclusive, « il ne dévoile pas seulement une structure du réel ou une dimension de l’existence, il apporte en même temps une signification à l’existence » (22). En d’autres termes, le symbole ne dit ce qu’il dit qu’en appre­nant à l’homme sa solidarité avec le Cosmos, et en l’inté­grant en cette totalité. Le concept émane de l’intellect et il parle à l’intellect pour lui présenter le monde, en vue d’une connaissance. Le symbole, lui, parle du monde, mais c’est à une existence qu’il s’adresse, en vue de lui faire reconnaître le sens dans lequel seule elle peut vivre (23).

    Le mythe

    « C’est surtout cet aspect du mythe qu’il faut souligner : le mythe révèle la sacralité, parce qu’il raconte l’activité créatrice des Etres divins ou surnaturels. En d’autres termes, le mythe décrit les diverses et parfois dramatiques irruptions du sacré dans le monde. C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le monde. Chaque mythe raconte comment une réalité est venue à l’existence» (24). Car le mythe - le Grand Parler, pour reprendre la belle expression de Pierre Clastres (25) -, différent en cela des autres paroles humai­nes (des légendes, des contes, des fables), est une parole qui a son point d’ancrage dans le mystère que la pensée veut dire et énoncer: le mystère de la présence du divin dans le monde, de sa manifestation à l’expérience humaine et de la relation essentielle que l’homme entretient avec lui, puisque c’est à partir de là qu’il peut se comprendre pour ce qu’il est et reconnaître à sa vie une signification.

    Le mythe raconte une histoire, il entreprend de faire comprendre et d’ouvrir à la compréhension par la narration d’une histoire, mais l’histoire qu’il raconte est une histoire sacrée, car ce qu’il dit c’est l’absolu (26). Plus exactement, dire, pour le mythe, est énoncer, sous la forme d’une his­toire, la présence de l’absolu reconnaissable dans les hiéro­phanies et, en même temps, montrer à l’homme qu’il n’existe comme homme dans le monde qu’en se rapportant sans cesse dans sa vie à cette présence. Les mythes parlent de l’origine, mais parce que le temps de l’origine est le temps de la fondation du monde ainsi qu’il est. Ils montrent à l’homme la geste du divin fondant le monde, et que l’homme ne peut exister comme homme qu’en effectuant à nouveau cette geste primordiale. En racontant l’origine, ils ouvrent donc l’homme sur le Grand Temps qui surplombe son his­toire. Et le geste fondateur qu’ils racontent n’est pas un geste quelconque, parce qu’il est devenu pour les hommes un archétype et un modèle (un paradigme, redit Eliade après Platon).




     


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