• Bien sûr, tout ce qui est humain peut légitimement relever du questionnement philosophique. Mais, après avoir énoncé semblable généralité, encore faut-il voir en quoi l’humour est chose proprement humaine; et en ce cas, comment le livrer à l’analyse philosophique. À première vue, seul l’homme est accessible à l’humour. Et encore…!

       Énoncer que “le rire est le propre de l’homme” impliquerait que tout homme rit et fait rire autrui; mais cela nous rapproche du problème crucial: l’humour est-il riant, ou même souriant? Quand on aura doctement remarqué que les autres animaux ne rient pas (la hyène s’esclaffe à sa manière, mais cela n’annonce pas du tout sa bonne humeur, et la mouette rieuse ne se divertit pas davantage), on n’aura guère progressé. Car pouvoir rire n’implique pas le sens de l’humour- on va peut-être apercevoir que “l’humanité” du sens du comique n’a guère de consistance philosophique, alors que le sens de l’humour, lui, est de part en part philosophique. Et même, qu’il tonifie et anime plus d’un texte de grand philosophe.

       En effet, qu’est-ce qui déclenche universellement le rire? C’est le spectacle d’un grand de ce monde marchant majestueusement et faisant inopinément une chute (le président U.S. Gerald Ford se cassant régulièrement la figure en descendant de la passerelle de son superbe avion présidentiel); en somme, un “important” transformé en une marionnette qui ne “marche pas”. On se trouve ici dans une situation purement psychologique, et c’est bien tout.
       Fait-on un pas de plus en passant du comique à l’ironie? Ici, il faudrait distinguer l’ironie de bas étage (qui n’est que l’aveu involontaire de ses propres lacunes) d’une ironie plus élaborée, plus stratégique aussi; elle peut alors servir d’arme philosophique, et renvoie à son origine: elle force l’interlocuteur à s’interroger lui-même sur le fond de ses convictions, qui n’étaient éventuellement que de mauvaises habitudes mentales.
       Ainsi, l’ironie invite plus ou moins rudement l’interlocuteur à se prendre lui-même pour objet de réflexion. Et c’est par là qu’elle fait la transition vers l’humour.

       En effet, l’humour est un rapport de soi à soi, et ce rapport n’est pas d’emblée conceptuel, mais affectif. La vieille formule tant ressassée: “se moquer de la philosophie, c’est encore philosopher” (et n’importe l’auteur!) révélait déjà ce rapport, cette mise à distance de soi, et la verticalité de ce dédoublement: une metaphilosophie par dessus une philosophie, de même qu’une vraie morale se moque d’une morale qu’elle surplombe.
       Donc quand un Grec antique s’amuse à des subtilités en les appliquant à… l’activité du pêcheur à la ligne, pour finalement suggérer que le sophiste ne songe qu’à piéger sa dupe comme le pêcheur en eau trouble, de qui se moque t-on?

       Et pourtant, jusqu’ici on se trouve sur un terrain consistant: la vie sociale, les vrais et les faux penseurs, etc… L’humour confine à tout autre chose: à Rien, à un Néant bordé par le sentiment de l’angoisse, qui proprement est sans objet (à la différence de la peur qui connote un objet de crainte, objet réel ou imaginaire).
       Ainsi, l’Humour, comme l’angoisse, procède de ce vécu du dérobement de tout contexte matériel ou humain. En cela, il est bien cette “politesse du désespoir” nommée par un cinéaste désemparé. Faut-il alors dire que l’humour est désespéré? Pas du tout! Il est la suprême revendication quant à une supériorité sur toute catastrophe, sur tout anéantissement même. Tel est le sens ultime de l’humour noir, qui fait hoqueter d’un rire grinçant en présence d’un vide vertigineux (celui du condamné à mort refusant un ultime verre de rhum de crainte d’abîmer son foie…), et enfin de l’humour juif, qui se présente comme autodérision absolue proclamant l’essentielle supériorité de la victime, jouissance du monopole d’un divin privilège de persécuté transcendantal.

       Ainsi, l’humour est philosophique par excellence, en ce qu’il nous implique en personne, au lieu de prendre à l’extérieur ses objets. En cela, il constitue un test philosophique. Car le sérieux philosophique veut qu’on ne se prenne pas au sérieux. N’a pas le sens de l’humour quiconque abhorre l’hétérodérision et ne sait pas en faire son miel.


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  • Les autres, dans L’existentialisme est un humanisme, se manifestent d'abord par leur incompréhension. Sartre défend son œuvre contre les objections des chrétiens et des marxistes. Point  par point, il souligne  les incohérences et les inconséquences de leur critique, et  lave l'existentialisme de tout reproche afin de mieux  rallier le lecteur à ce mouvement.

    « L’EXISTENCE PRECEDE L’ESSENCE  »:

     Derrière la formule laconique, les enjeux :

    Quelles  sont les évidences que partagent les existentialistes? Quels sont  leur point de ralliement et le cœur de cette pensée? On se souvient du célèbre :" L’existence précède l’essence " Sartre rappelle le sens de la formule au début de l'ouvrage: si Dieu n’existe pas,  il n'y a donc aucun projet divin, aucune intention transcendante qui détermine ce que devrait être l'homme. Donc si Dieu n’existe pas, l'homme n'a pas d’essence c'est-à-dire de nature  fixée a priori dans ce qu'on pourrait appeler (à la manière de Platon) un ciel intelligible. Il n'y a pas de nature humaine qui définirait a priori les qualités du genre humain (animal rationnel, politique, esthétique, religieux etc.) il n'y a pas non plus de nature humaine qui fixerait a priori  une destination au développement de chaque homme concret :

    personne n'a à réaliser sa nature puisqu’il n'y a pas de nature humaine préalable à ce que les hommes font d’eux -mêmes : « l ‘existence précède l’essence » signifie que l'homme sera tel qu'il se sera fait. Chacun, nous existons d'abord et ne  sommes définissables qu’après, par nos actes. Cette angoissante condition Sartre l'appelle le « délaissement » 

     Avec l’existentialisme homme fait l'expérience de l'absence de dieu et non plus seulement d'un dieu caché comme chez Pascal où Dieu laisse encore des signes aux hommes pour les orienter dans leurs actions. Sartre présente l'existentialisme comme un effort pour tirer toutes les conséquences d'une position athée cohérente: il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre bien au contraire ceux qui espèrent au sens religieux du terme attendent d'autre chose que d’eux même à la réalisation de leur espérance, ce sont les quiétistes. Il faut donc désespérer de dieu pour entreprendre effectivement. L'existentialiste se borne à compter sur ce qui dépend de sa volonté et sur l'ensemble des probabilités qui rend certaines actions possibles (l'arrivée d'un train à l'heure).

    SI DIEU N’EXISTE PAS, TOUT EST PERMIS

    Si  Dieu n'existe pas, il n'y a pas non plus de valeurs éternelles, de bien et de mal en soi qui s'imposeraient à nous de l'extérieur, dans une évidence intangible. En reprenant l'intuition de  Dostoïevski, Sartre peut dire « Si dieu n'existe pas, tout est permis » au sens où chacun pose ses propres valeurs par ses choix.

    Ainsi dans la Chartreuse  de Parme  la Sansévérina affirme par tout son comportement la valeur absolue de la passion amoureuse. Elle est prête à tout sacrifier pour son bel amour, tout, c'est-à-dire les conventions sociales, la morale traditionnelle et sa vie même s'il le faut. Pour la Sansévérina  l’adultère n'est donc pas un mal en soi : quand l'échelle de valeur est fixée par la passion, mieux vaut un adultère qui enflamme deux êtres dans l'absolu du désir que la morne monotonie d'une vie de couple sans désir. L'existentialisme  révèle à chacun sa liberté totale ;  liberté à laquelle nous sommes tous condamnés par l'absence de repère, de norme transcendante.

    TOUS LEGILATEURS ET, EN CE SENS, TOUS SEMBLABLES…

    Sartre  montre comment l’attitude de la Sansévérina est finalement tout à fait compatible avec d'autres choix y compris en apparence tout à fait opposés par exemple celui de Maggie Tulliver, personnage féminin  Du moulin de Floss de Greg Eliot(1860) : cette jeune  femme choisit de sacrifier son amour  par respect (et  solidarité  féminine). Au-delà de leurs différences, ses deux comportements sont similaires en ce qu’ils révèlent l’un comme l'autre des individus authentiques dans leur engagement,  des individus conscients d'être eux-mêmes le seul législateur de leur table de valeurs :  ce n'est pas par crainte du tabou de l'adultère que Maggie s'interdit d'aimer Stephen mais par une démarche volontaire et l'invention d'une morale personnelle.

      Donc, quelle que soit leur différence de comportements, tous les existentialistes se reconnaissent au fait qu'ils assument la solitude et la souveraineté de leur choix. Il y a un déracinement des valeurs, aucune norme ne s'impose d'elle-même. Les valeurs ne s’enracinent que dans des choix individuels, à chaque instant révisables.

    Mais si chacun décide à chaque instant du sens et de la valeur de toutes choses, est-il possible de se mettre d'accord sur un projet collectif? Est-il possible d'envisager une action commune? Il semble que non ; ce sont là les critiques  qui émanent  des marxistes.

    CRITIQUES MARXISTES

    L’EXISTENTIALISME, UNE PHILOSOPHIE BOURGEOISE QUI DESESPERE  DES HOMMES ?

    Les marxistes reprochent aux existentialistes de s’enfermer dans une philosophie du sujet qui ruine les conditions de possibilité d'une oeuvre collective. En ce sens l’existentialisme apparaît comme le dernier avatar  des « philosophies bourgeoises » (appellation qui regroupe dans le vocabulaire  marxiste toutes les productions intellectuelles portant le sceau du conservatisme et qui enferment l'individu sur lui-même en lui retirant la possibilité de compter sur l’appui des autres).

    En résumé, pour les marxistes, si Dieu n'existe pas on peut compter sur les autres ailleurs…et  plus tard » c'est-à-dire compter sur l'appui de tous les prolétaires des autres pays qui  oeuvrent à la construction de l'international socialisme et on peut aussi compter sur les générations à venir qui par leurs efforts conjugués réaliseront le projet d'une société communiste.

    QUE M’EST-IL PERMIS D’ESPERER …?

     À cet espoir de réalisation collective Sartre oppose une lucidité, décapante.

        " Je ne peux compter sur des hommes que je ne connais pas " le faire serait retomber dans d'anciennes croyances : celle de la bonté humaine ou de l'intérêt général dont le sens s'imposerait univoquement. Mais comme le montre Sartre, s'il n'y a pas de nature humaine a priori, je ne peux fonder sur quoi que ce soit ma confiance dans les hommes de demain :

    « demain des hommes peuvent décider d'établir le fascisme et d'autres, être assez lâches ou désespérés pour les laisser faire »

    Nous ne pouvons compter sur des camarades de lutte que dans la mesure où ils se sont comme nous engagés dans un groupe dont chacun peut encore contrôler  tous les mouvements à chaque instant ;  à ce degré-là d’implication et de contrôle, compter sur ses camarades s'est exactement « comme compter sur le fait que le tramway arrivera à l'heure ». Mais il est rare que les hommes soient capables d'un engagement total et durable et il est encore plus rare que leur rassemblement donne lieu à un groupe où chacun garde un contrôle sur les décisions de l'ensemble. Est-ce à dire que l’existentialisme ruine toutes possibilités d'action en pointant les difficultés d'une action collective?  Non au contraire!

    CHACUN EST RESPONSABLE DE TOUS

    L’existentialisme est une philosophie de l'action mais  de l'action d'abord individuelle pour avoir une résonance collective. Sartre ne cesse de souligner que chacun, en agissant, pose des valeurs et en ce sens n'est plus seulement responsable de lui mais  de l'humanité toute entière puisqu'il affirme ces valeurs comme exemplaires.

     « Il n’est pas un de nos actes qui, en créant l'homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l'homme tel que nous estimons qu'il doit être …

    «L’homme n'est donc pas seulement responsable de sa stricte individualité mais de tous les autres » ( justement parce qu'il n'y a pas de nature humaine a priori et que l'humanité n'est rien d'autre que ce que les hommes actualisent par leur choix. )

    Nous pouvons faire par notre lâcheté, notre ambition et notre haine que le fascisme soit la vérité humaine d'une période historique. Sartre l’affirme clairement  page 50.

    «Tout se passe comme si pour tout homme, toute l’humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait »

      Chacun doit donc se demander  à chacun de ses actes: suis-je bien celui qui agit de telle sorte que l'humanité se règle sur ses actes. En ce sens  Sartre, un peu à la manière kantienne ne cesse  de nous d'exhorter à être cohérent et honnête  avec nous-même.

    Pour être de bonne foi, il faut constamment se poser la question: " et si tout le monde en faisait autant ?" Est-ce que j'assume comme satisfaisant le monde édifié par cette généralisation ?

    Celui qui répondra que justement tout le monde n'en fait pas autant  sous-entend que son action n'a pas d'impact réel sur le monde et qu’il s'en réjouit. Il veut ne compter pour rien, il attend des autres et de leur engagement que le monde dans lequel il vit s’organise. Il rejoint finalement l'attitude des quiétistes qui attendent de la providence divine leur salut.

     OBJECTION VOTRE HONNEUR !

    Sartre admet lui-même qu'on pourrait lui objectiver que chacun étant libre de ses choix,  on peut choisir d’être de mauvaise foi..  Sartre souligne comme réponse que la liberté ne peut avoir d'autre but que de se vouloir elle-même : dès que l'homme reconnaît qu'il pose des valeurs dans le délaissement, il ne peut que vouloir assumer sa liberté pour être cohérent avec sa condition.

    CROISADE CONTRE LA MAUVAISE FOI

    Sartre passe en revue les différentes  façons d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire de ne pas assumer notre plein engagement dans chacun de nos actes.

    Les  existentialistes classent dans la catégorie de « lâches » tous ceux qui font porter la responsabilité de leur choix sur autre chose  qu’eux-mêmes:

    -sur la passion qu'ils pensent comme  « un torrent irrésistible »

     -sur le tempérament, la physiologie

    -sur des signes qui seraient inscrits dans le monde et qui traceraient  clairement la route.

     Contre ces allégations, les existentialistes répondent que l'homme est toujours responsable de sa passion, c'est lui qui choisit de s’y abandonner, de même qu'il choisit aussi le sens et l'attention qu'il donnera à ce qu'il appelle " les signes du destin ".  Tous ceux qui prétendent le contraire  sont de mauvaise foi puisqu’ils refusent d'assumer la liberté de leur choix et le délaissement de la condition humaine.

    LES LACHES ET LES « SALAUDS »

     Les existentialistes nomment  « lâches »  tous ceux qui ont besoin de  trouver un aval pour assumer leur choix, quitte à se réfugier dans des prétextes irrationnels.

    À côté de ces lâches, il y a ceux  que les existentialistes nomment « les salauds »  ( page 71) parce qu'au lieu d'assumer l'absolu contingence leur apparition dans le monde ils  pensent leur existence comme nécessaire et résorbent ainsi toute angoisse. Ce que le hasard d'une naissance a fait, ils le revendiquent comme allant de soi.

    Le lâche et le salaud sont donc des anti-modèles dans la construction authentique de soi et Sartre souligne que nous nous  choisissons toujours en face des autres, pour nous et pour les autres puisque notre choix pose des valeurs que nous souhaitons universelles ; en ce sens il y a bien une forme de morale existentialiste, mais ce qui est terrible à assumer avec l’existentialisme c'est que toute la sagesse classique  n’est finalement d'aucun secours.

    L’INSUFFISANCE DES MORALES CLASSIQUES

    Sartre illustre l’insuffisance des préceptes de la morale classique  par une scène : un élève (p.41) vient lui demander conseil ( son frère est mort lors de l’offensive allemande de 1940, son désir de le  venger est  renforcé par le contre exemple de son  père, séparé de sa mère et collaborateur) :  doit-il rejoindre les Forces Libres outre-atlantique et en conséquence, abandonner sa mère qui n'a plus que  lui  ou doit-il rester auprès d'elle ? Sartre montre que  toutes les morales classiques se révèlent impuissantes à trancher concrètement pour l'une ou l'autre des possibilités.

    La morale chrétienne enseigne d'aimer son prochain, mais « Qui doit-on aimer comme son prochain, sa mère ou le combattant ? »  La morale utilitariste prône d’agir en vue du  maximum de bien possible. Mais quelle est l’utilité la plus grande, celle d'une action qui se perd dans un ensemble pour oeuvrer à un bien collectif ou celle d'un acte concret et précis qui aide un individu particulier à vivre ? Quant à la morale kantienne qui recommande de ne jamais traiter l’autre comme un moyen mais toujours en même temps comme une fin, elle n'est pas plus éclairante. Elle  reste muette car traiter sa mère comme une fin c'est traiter les autres (ceux qui combattent pour la liberté) comme de simples moyens dont on récupère le sacrifice ; mais, d'un autre côté, on pourra toujours dire que partir (et soutenir les efforts des combattants) serait ravaler l'auteur de ses jours au rôle de simple moyen (« maintenant que je vole de mes propres ailes, j'abandonne ma mère dans  le besoin… »  Aucune morale traditionnelle ne peut nous dicter notre choix ; les préceptes moraux sont toujours trop abstraits pour indiquer clairement  la voie à prendre ;  chacun est donc forcé d'inventer sa morale personnelle, sa loi, d’où une angoisse qui ne doit pas inhiber l’action mais qui fait nécessairement partie de l'action.

     LA SOLITUDE  DU COMMANDEMENT

    Même quand l'ordre vient d'ailleurs, il y a toujours angoisse et choix,  c'est la condition du chef militaire : il agit sur le terrain avec ses hommes et ne peut jamais se contenter d'appliquer les ordres qui viennent d’en haut ; il doit toujours les interpréter c'est-à-dire prendre des décisions concrètes pour les réaliser. Parmi toutes les possibilités de manœuvre, la décision finalement prise n’a de valeur que parce qu'on s'y tient ; or, de cette décision, forcément contestable, dépend la vie de 10, 20, 50  hommes…

    Il serait naïf de croire qu'on peut éluder l'angoisse et la responsabilité de la décision en se rapportant à des conseillers car, en choisissant le  conseiller, on connaît déjà  quelques types de conseil il recommande donc choisir un conseiller s'est déjà avoir choisi ce qu'on décidera ou alors on consulte une multitude d'avis différents et finalement il faudra toujours trancher seul. 

    LA  LUCIDITE FEROCE DU REALISME

    Pour l'existentialisme seul compte la réalité des actes. L’existentialisme est donc une philosophie sévère, exigeante, sans complaisance pour  l’orgueil humain et les ruses paresseuses des velléitaires. Elle contraint les individus à ne plus se bercer d'illusion, se payer de mots. C'est aussi pour cela  qu'elle s'est faite des ennemis. Chacun choisit dans le délaissement, chacun est seul et  pleinement responsable de son choix et chaque homme n’est finalement que la figure ciselée par chacun de ces choix. L existentialisme assure qu « 'en dehors de cette figure, il n'y a rien ».

     Il est de mauvaise foi de prétendre que je valais plus que ce que je n'ai été et que mon génie fut méconnu, car le génie n’existe pas hors des oeuvres qui le manifestent. Or, la plupart des hommes supportent la médiocrité de leur vie par des propos de mauvaise  foi:

    -c'est toujours la faute du destin ;

    -et finalement,  « des autres…"

    …« S’ ils n ‘ont pas produit d’œuvres  mémorables c'est que la société est mal faite, qu'ils n'avaient pas le temps nécessaire à cette réalisation …S’ils n’ont pas vécu de grandes histoires d'amour ou d'amitié c'est qu'ils n'ont pas rencontré d'hommes et de femmes dignes de leurs sentiments » …

    Pour les existentialistes,  l'homme n’est  que ce qu'il réalise : " les rêves, l’attente, l'espoir permettent seulement de définir l'homme négativement  (en creux) comme rêve déçu, espoir avorté, attente inutile " Il y a une terrible exigence dans  l’éloge existentialiste de l'action mais c’est en même temps une philosophie optimiste ouverte sur les projets de construction individuelle et collective. L’existentialisme est donc un humanisme mais  non au sens classique.

    EN QUEL SENS L’EXISTENTIALISME EST-IL UN HUMANISME ?

    L'humanisme classique pose a priori la valeur de l'homme ce qui a  deux conséquences :

    1)La première est  un optimisme qui conduit à une croyance béate au progrès.

    2)La seconde est une récupération indue : tout d’individu appartenant à l'espèce humaine pouvant s’enorgueillir des plus grandes réalisations produites par l’effort de quelques-uns. Sartre cité à ce propos l'exclamation du héros de Cocteau dans « Le voyage  au tour du monde en quatre-vingts jours » : « l’homme est  épatant ! ».

     Le risque  induit par une telle conception de l'humanisme est celui de voir les réalisations de l'humanité passée (et les valeurs qu'elles véhiculent) étouffer  les valeurs  en gestation dans les créations nouvelles. C'est ainsi que l’ethnocentrisme et le culte du pragmatisme de la révolution industrielle occidentale à occulter d'autres valeurs. Par exemple le nécessaire équilibre entre le développement psychique et physique.

     L’existentialisme revendique  un autre humanisme qui rappelle sans cesse que l'homme est essentiellement projet, c'est-à-dire rien si ce n'est ce qu’il invente à chaque instant en se jetant hors de soi et en assumant l'originalité de ses choix. D'où la formule de Francis Ponge   cité par Sartre   « L‘homme est l'avenir de l'homme » ce qui signifie qu'il est à  inventer...

    Il n'y a donc pas de nature humaine définitivement déterminée par ce que les hommes ont déjà révélé d’elle. Le jugement sur les constructions collectives des hommes est toujours en sursis et sans cesse remanié par ce qu'ils font à chaque instant.

    AU -DELA DES DIFFERENCES, L’HOMME EST COMPREHENSIBLE A L’HOMME

    Mais reste que l'homme, quelles que soient les époques et les singularités de ses choix, est compréhensible à l'homme. La révolte des esclaves garde un sens pour nous, même si nous ne connaissons plus l'esclavage tel qu'il sévissait dans l'antiquité ou dans les colonies ; voir ou revoir à cette occasion le Spartacus de Stanley Kubrick (1960). Chaque homme existe dans une situation historique et sociale particulière qu’il ne choisit pas, ( il y naît de façon contingente) mais il choisit le sens qu'il va donner à cette situation et tous ses projets visent soit à s'en accommoder soit à la transformer. Il y a donc toujours une manière de comprendre le sens d’un projet individuel quel qu'il soit, pourvu qu'on dispose de renseignements suffisants sur la situation particulière dans laquelle chaque homme ancre son action.

    S ‘il n’y a pas de nature humaine  universelle  qui permette de définir a priori la figure de l’autre par la connaissance d’un concept englobant, Sartre souligne qu’il y a une universalité de condition  puisque chaque homme, quelle que soit son inscription sociale et historique, connaît la nécessité  « d'être au monde », d’y être au milieu des hommes, et  d’y être mortel…


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  • L’absurde est une question sérieuse, voire grave. C’est bien ce qu’avait compris Albert Camus, lorsqu’il publia en 1942 « Le mythe de Sisyphe ». Cet essai fait partie de son cycle de l'absurde, avec « l'Étranger » (roman), «Caligula » (pièce de théâtre) et « Le Malentendu » (pièce de théâtre). Il rédigea ensuite un cycle de la révolte avec « l’Homme révolté » (essai), « La Peste » (roman) et deux pièces de théâtre, « Les Justes » et « Etat de siège ». Il devait ensuite rédiger un cycle sur le bonheur, mais à la place il y eut son livre le plus désespéré, « La Chute ».

    Dans la mythologie grecque, Sisyphe, ayant découvert la liaison entre Zeus et Egine, s'en va monnayer l'information auprès du père de la donzelle, le fleuve Asopos. En échange de sa révélation il reçoit une fontaine pour sa citadelle. Sa trop grande perspicacité irrita les dieux qui le condamnèrent à pousser au sommet d'une montagne un rocher, qui roule inéluctablement vers la vallée avant que le but du héros ne soit atteint.

    Le fait de « vivre dans un mythe de Sisyphe », signifie que l’on vit une situation absurde répétitive dont on ne voit jamais la fin ou l’aboutissement.

    Camus définit trois types de réactions humaines à l’absurdité de la vie perceptible au quotidien :
    - Le héros absurde fait face à l'absurdité de la vie et va même, comme le fait Don Juan, rechercher toujours sa première passion de conquête en conquête ;
    - Le suicidaire ne voit plus aucun sens à sa vie ;
    - Le croyant (en Dieu ou en un dogme, politique par exemple) se livre sans espoir de retour à une cause.

    En opposition à ces trois archétypes de l'absurdité, Camus entend montrer que la révolte est le seul moyen de vivre sa vie dans un monde absurde : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

    S’appuyant sur de nombreuses analyses littéraires impressionnantes de pertinence (Dostoïevski avec le personnage de Kirilov dans « Les Démons » et Raskolnikov dans « Crime et châtiment », Kafka dans toute son oeuvre, …), Camus entend démontrer l’impasse que constitue toute adaptation ou acceptation de l’absurde de la vie.

    Il reconnaît moins confortable la révolte :
    « Commencer à penser, c'est commencer d'être miné. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n'y a rien au-delà de la raison. »

    Mais il montre aussi que le fait de laisser (consciemment ou inconsciemment) l’absurde guider sa vie est un leurre, qui aboutit à la perte de sens et de responsabilité :
    « L'absurde ne délivre pas, il lie. Il n'autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n'est défendu. L'absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ses actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. »

    Le mythe de Sisyphe est un vibrant plaidoyer pour la lutte et le sentiment, que Camus revalorise dans son essai :
    « Il n'est guère de passion sans lutte. »

    Voilà, je pense que ce livre, et son pendant « L’Homme révolté », même s’ils sont ardus à la lecture, amènent un éclairage intéressant et constructif à quiconque s’intéresse au lien délicat entre l’absurde et la révolte.


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