• Histoire de la divination

     

    La Sibylle de Delphes, fresque de Michel-Ange

    La divination serait l'art (occulte) de découvrir ce qui est inconnu. Littré, positiviste, est sévère : "Art chimérique de savoir et de prédire l'avenir par des sortilèges ou de fausses sciences, telles que l'astrologie, la chiromancie, l'interprétation des songes, etc."[1] Mais, pour un partisan, la divination peut dévoiler non seulement l'avenir, mais encore le caché, c'est-à-dire le passé, les trésors, les maladies invisibles, les secrets, les mystères..., et cela par des moyens non rationnels, par exemple analogiques, kabbalistiques, psychédéliques, magiques, métapsychiques. Il y a, selon ceux qui y adhérent, connaissance paranormale de deux objets voilés, inconnus : connaissance paranormale de l'avenir (précognition), connaissance paranormale du caché (cryptesthésie)[2] ; et une multitude de procédés, spontanés ou codifiés, traditionnels ou modernes, populaires ou savants, licites ou interdits : astrologie, cartomancie, sorts, songes, boule de cristal, etc. ; chacun de ces procédés est un art divinatoire à l'intérieur de la science divinatoire, "science" au sens de "connaissance" (ou pseudo-science).

    Le mot "divination" désigne en second lieu la faculté ou l'action, prétendues mais guère prouvées, soit de prédire (le futur) soit de deviner (le caché). Balzac décrit ainsi un de ses personnages, Étienne : "il avait trouvé de mystérieuses correspondances entre ses émotions et les mouvements de l'Océan. La divination des pensées de la matière dont l'avait doué sa science occulte, rendait ce phénomène plus éloquent pour lui que pour tout autre" (L'Enfant maudit, 1836, p. 386).

     

    Le mot divination vient du latin divinare, qui signifie "accomplir des choses divines".

    Le nom mantique (μαντικ? τ?χν? / mantikê tékhnê] désigne ce qui, dans la Grèce antique, est l'art du pronostic, la divination en général[3].

    Divination : voyance ou mantique

    On oppose depuis Cicéron la divination en deux branches : la voyance et la mantique, toutes deux étant des arts du pronostic, mais par des moyens différents. La voyance est naturelle, intuitive ("éclair", prophétisme...), c'est la divination des Sibylles et Pythies, la possession ; la mantique est artificielle, inductive, technique, on trouve là l'examen des entrailles d'animaux égorgés, l'astrologie, la cartomancie.

    Platon (Phèdre, 244) observe l'art divinatoire dans ses deux grandes formes, soit divine et délirante, soit humaine et raisonnée (teknikê) :

    "[Divination intuitive, délire mantique] La prophétesse de Delphes, les prêtresses de Dodone ont, et justement quand elles sont en proie au délire (mania), rendu à la Grèce nombre de beaux services... Si nous devions parler de la Sibylle, de tous ceux qui, usant d'une divination inspirée, ont donné à nombre de gens, par nombre de prédictions, la droite direction en vue de leur avenir, nous allongerions inutilement notre propos... [Divination raisonnée] À preuve encore est cet autre art, qui est un art des gens ayant leur bon sens et l'employant à scruter l'avenir au moyen des oiseaux et des autres signes, les Anciens considérant qu'au moyen de la réflexion on procure ainsi à la croyance des hommes sagacité et information... Le délire, au témoignage de l'Antiquité, est une chose plus belle que le bon sens : le délire qui vient d'un dieu, qu'un bon sens dont l'origine est humaine."
    Cicéron (De la divination, I, 6) donne le texte canonique sur la distinction entre divination intuitive et divination inductive :

    "Il y a deux sortes de divination, l'une relève d'un art qui a ses règles fixes, l'autre ne doit rien qu'à la nature. Mais quelle est la nation, quelle est la cité, dont la conduite n'a pas été influencée par les prédictions qu'autorisent l'examen des entrailles et l'interprétation raisonnée des prodiges ou celle des éclairs soudains, le vol et le cri des oiseaux, l'observation des astres, les sorts ? - ce sont là, ou peu s'en faut, les procédés de l'art divinatoire - quelle est celle que n'ont point émue les songes ou les inspirations prophétiques? - on tient pour naturelles ces manifestations. Et j'estime qu'il faut considérer la façon dont les choses ont tourné plutôt que s'attacher à la recherche d'une explication. On ne peut méconnaître en effet l'existence d'une puissance naturelle annonciatrice de l'avenir, que de longues observations soient nécessaires pour comprendre ses avertissements ou qu'elle agisse en animant d'un souffle divin quelque homme doué à cet effet."

    Divination naturelle/artificielle, licite/interdite
    Une autre opposition a son importance en matière de divination : est-ce que les signes sont naturels, spontanés ou artificiels, provoqués ? Un songe est naturel, mais battre les cartes est artificiel. H. Leclerc oppose les divini (devins), "qui font des prédictions au moyen de signes indépendants d'eux-mêmes et en dehors de leur volonté", et les "sortilegi (faiseurs de sortilèges), qui opèrent "au moyen de signes qu'ils provoquent eux-mêmes"[4].

    Une opposition, politique, juridique, sociale, revêt une importance vitale, celle du permis, du légal, du moral, ou non. Dès les Romains, il faut savoir si telle divination est licite ou pas, telle pratique divinatoire licite ou pas.

    Historique
    L'astrologie remonte sans doute à la préhistoire, en tout cas aux Mésopotamiens.

    La croyance des anciens Grecs en la possibilité de prédire l'avenir provient de l'idée que les dieux, de préférence quand on les priait, accordaient régulièrement des révélations par l'intermédiaire d'augures. Homère présente de grands voyants : Tiresias, Calchas, Cassandre. La Pythie de Delphes joue un rôle considérable dans la vie politique et religieuse. Dès Pythagore, les nombres servent à connaître le secret du monde. Artémidore d'Éphèse a laissé un traité sur la clef des songes demeuré classique : Onirocritique (IIe siècle).

    Les croyances des Grecs furent partagées par les Romains et subsistèrent jusqu'à la fin du paganisme. Varron (Ier siècle av. J.-C.), le premier, et de façon trop systématique, distingue les divinations selon les Éléments : géomancie (Terre), hydromancie (Eau), aeromancie (Air), pyromancie (Feu).

    Avec le christianisme, l'interdiction arrive. L'empereur romain Constance II, en 341, condamne à la peine capitale les devins.

    Le concile d'Agde, en 506, a regroupé dans la science divinatoire (divinationis scientia) les augures, les sorts, les songes.[5] Isidore de Séville, dans ses Etymologies (VIII, 9) assimile divination et magie, et il énumère les spécialistes : haruspices (par les entrailles des victimes), augures (par les éclairs, les oiseaux), pythonisses, astrologues, jeteurs de sorts. Le 4 ° concile de Tolède, présidé par Isidore de Séville en 633, distingue quand même les magiciens des devins (aruspices, arioli, augures, sortilegi)[6].

    Dès le Xe siècle ou dès le VIII° avec Bède le Vénérable, la divination par pronostics, d'après le jour des calendes de janvier ou d'après le jour où tombe Noël. Il existe des pronostics d'après le jour du mois lunaire, indiquant quoi faire ou ne pas faire tel jour (astrologie hémérologique) ou quel est le destin et le caractère de la personne, homme ou femme, née ce jour-là (astrologie physiognomonique). Plus chrétiens sont les sortes sanctorum (les sorts des saints), livres comportant une liste de 56 réponses dont chacune est précédée de chiffres.

    La physiognomonie se développe surtout avec Michel Scot (Physionomia, avant 1230), Pierre d'Abano (Liber compilationis phisionomie, 1295), Michel Savonarole (Speculum phisionomie, vers 1450), mais le grand auteur reste Lavater (La physiognomonie, 1775-1778).

    Hugues de Saint-Victor, vers 1135, dans son Didascalicon, distingue cinq types de magie, dont deux divinations : la mantique, les mathématiques. La mantique regroupe la nécromancie, la géomancie, l'hydromancie, l'aéromancie, la pyromancie ; les mathématiques regroupent l'haruspicine, les augures, les horoscopes.

    La géomancie, venue de chez les Arabes au XIIe siècle, et qui consiste à interpréter les figures formées de quatre échelons de points pairs ou impairs et placés dans des cases, commence avec Hugues de Santalla (Ars geomancie), se développe grâce à Pierre d'Abano à la fin du XIIIe siècle (Geomantia), à Gérard de Crémone (Géomancie astronomique).

    En 1238 le concile de Trèves parle des procédés divinatoires, dont ceux du feu, du glaive[7].

    Rabelais (1532) fait pratiquer à son héros Panurge les sorts homériques et virgiliens (Pantagruel, III, chap. X et XII), l'oniromancie (chap. XIII).

    En 1555, Nostradamus publie ses très célèbres Vraies centuries et prophéties.

    Le pape Sixte V, en 1586, par la bulle Coeli et terrae condamne l'astrologie judiciaire, la géomancie, l'hydromancie (divination par l'eau), la pyromancie, l'onomancie (noms), la chiromancie et la nécromancie (morts)[8].

    "La divination par la boule de cristal semble dater seulement du XVI° s." (Gérard Chandès).

    L'usage du Tarot dans la divination commence seulement à la fin du XVIIIe siècle (à partir d'Antoine Court de Gébelin, dans son Monde primitif, t. VIII, 1781).

    L'art de lire dans les taches d'encre commence tard, avec Luce Vidi (Les taches d'encre, 1937).

    Pratiques divinatoires
    En Grèce, lorsque l'on se lançait dans des entreprises importantes, en particulier lors de la guerre, on pratiquait la divination au moyen de sacrifices d'animaux comme des moutons. Le point prioritaire était la nature normale ou anormale des viscères, en particulier du foie, avec la vésicule biliaire et aussi le cœur et les poumons. De ces examens pouvaient résulter la décision de différer une attaque ou la mobilisation d'une armée ; mais parfois l'expérience était répétée jusqu'à ce qu'elle donne des résultats favorables aux projets des décideurs. Entrait en compte également la manière dont les animaux étaient allés docilement vers la table de sacrifice, comme aussi la manière dont a brûlé le sacrifice sur l'autel, le comportement de la flamme, la montée ou la descente de la fumée, etc.

    il y avait effectivement une tendance générale à considérer tous événements frappants et inhabituels comme une indication des dieux ; il y avait d'autres variantes de cet art dont quelques-unes très étranges furent, plus tard, vulgarisées. Ainsi en est-il de la chiromancie mentionnée par Aristote et de la croyance à l'inspiration divine dans les rêves mentionnée entre autres par Plutarque, croyance très ancienne mais qui chez les Grecs fut progressivement codifiée. Le pouvoir de voir plus ou moins clairement la signification d'un rêve en situation d'éveil, a été considéré par les grecs comme un don spécial d' Apollon.

    La cléromancie [κληρομαντε?α / klèromanteia], quant à elle, tirait parti d'un mouvement déclenché par l'homme et dirigé par le hasard, lequel était censé traduire une volonté divine. Ainsi peut-on voir, sur une coupe de Douris, des guerriers recourir, en présence de la déesse Athéna, à une "lithobolie", littéralement "jet de pierres" en guise de divination.[9] ; les dés ont été utilisés pour les pronostics.

    Depuis l'aube des temps les augures se sont préoccupés du vol des oiseaux ; les oiseaux les plus observés étaient les rapaces : aigles, vautours, faucons. Les phénomènes célestes aussi étaient considérés comme pouvant avoir une valeur prémonitoire. À Sparte, on croyait que les étoiles filantes montraient le mécontentement des dieux au sujet des rois spartiates.

    Théories sur la divination
    La première théorie célèbre est celle de Platon, qui explique la divination, du moins celle qui est intuitive, inspirée, par le "délire" (mania), l'inspiration divine, cela dans le Phèdre.

    Les stoïciens développent une théorie panpsychiste, panthéiste. 1) Le monde est un tout traversé par un Souffle, un organisme traversé par le Logos, le Feu, l'Esprit. Tout est en sympathie avec tout. 2) Le Tout est régi par le Destin, "qui est une chaîne de causes". Ce Destin est aussi Providence.

    "Les stoïciens démontrent que la connaissance de l'avenir est possible... Les dieux sont, donc ils nous communiquent l'avenir. Et s'ils nous le communiquent, ils ne peuvent pas ne pas nous donner quelques moyens pour fonder une science pour le comprendre (sinon cette communication serait inutile), et s'ils nous donnent ces moyens il ne peut pas ne pas y avoir une science de la divination. Il y a donc une science de la divination. C'est là l'argument qu'utilisent Chrysippe, Diogène et Antipater" (Cicéron, De la divination, I, chap. 38).
    La théorie la plus répandue chez les théologiens chrétiens est la théorie démonologique. Tout ou partie de la divination est expliqué par les démons, un pacte avec le Diable (saint Augustin, De la doctrine chrétienne, II), des invocations d'esprits mauvais. Saint Augustin parle de pacte avec les démons (De la doctrine chrétienne, II, chap. 24). Même tard on retrouve cette explication. Pour Jean Bodin, à la fin du XVIe siècle, la rhabdomancie et les incantations, "tout cela ne vaut rien" et ces choses "ne se peuvent faire sans l'assistance de Satan" (Démonomancie, II, 1, p. 170).


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