• Je suis un mot que profère puis reprend la nature et qu'elle cache en son coeur puis redit. Je suis une étoile tombée de la toile azurée sur le tapis vert. Je suis la fille des éléments, conçue par l'hiver, enfantée par le printemps, élevée par l'été et endormie par l'automne.

    Je suis le cadeau des amoureux, la couronne des noces et le dernier présent d'un vivant à un mort.

    Le matin, je participe avec la brise à annoncer la venue de la lumière. Le soir, je m'associe avec les oiseaux pour lui faire mes adieux. Je me balance dans les plaines pour les orner et soupire dans l'air pour le parfumer. Quand j'enlace le sommeil, la nuit me regarde de ses mille yeux et, quand je me réveille, je regarde avec l'unique oeil du jour.

    Je bois la rosée du matin comme du vin, j'écoute les chants des merles et je dance au rythme des ovations de l'herbe. Je regarde toujours le haut pour voir la lumière, pour ne pas voir mon ombre. C'est une sagesse que l'homme n'a pas encore apprise.

    Khalil Gibran (1883-1931) est un libanais qui a passé sa vie à écrire et à peindre. Le poète Adonis a très bien parlé de lui : "C'est un astre qui tourne seul hors de l'orbite de l'autre soleil qu'est la littérature, dans son acceptation universelle."


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  • Il n'y avait pas l'être, il n'y avait pas le non-être en ce temps.
    Il n'y avait ni l'espace ni le firmament au-delà.
    Quel était le contenu ? Où étais-ce ? Sous la garde de qui ?
    Qu'était l'eau profonde, l'eau sans fond ?

    Ni la mort ni la non-mort n'étaient en ce temps,
    Point de signe distinguant la nuit du jour,
    L'Un respirait sans souffle mû de soi-même :
    Rien d'autre n'existait par ailleurs,

    A l'origine les ténèbres couvraient les ténèbres,
    Tout ce qu'on voit n'était qu'ombre indistincte,
    Enfermé dans le vide, le Devenant,
    L'Un prit alors naissance par le pouvoir de la chaleur,

    D'abord se développa le Désir,
    Qui fut le premier germe de la Pensée,
    Cherchant avec réflexion en leurs âmes,
    Les sages trouvèrent dans le non-être le lien de l'être.

    Leur cordeau était tendu en diagonale :
    Quel était le dessus, quel était le dessous ?
    Il y eu des porteurs de semence, il y eu des vertus;
    En bas était l'Instinct, en haut le Don.

    Qui sait en vérité, qui pourrait l'annoncer ici :
    D'où est issue, d'où vient cette création ?
    Les dieux sont en deça de cet acte créateur :
    Qui sait d'où il émane ?

    Rig-Veda, 10.129 - Le Veda -ou les Vedas- sont les plus anciennes écritures religieuses de l'Inde, elles font l'objet d'une étude continue depuis l'origine.


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  • Dans le monde chacun décide du beau
    Et cela devient le laid,

    Par le monde chacun décide du bien
    Et cela devient le mal

    L'être et le vide s'engendrent
    L'un l'autre,
    Facile et difficile se complètent
    Long et court se définissent
    Haut et bas se rencontrent
    L'un l'autre.
    Voix et sons s'accordent
    Avant et après se mêlent.

    Ainsi le sage, du non-agir
    Pratique l'oeuvre
    Et enseigne sans paroles.

    Multitude d'êtres apparaissent
    Qu'il ne rejette pas,
    Il crée sans posséder
    Agit sans rien attendre
    Ne s'attache pas à ses oeuvres

    Et dans cet abandon
    Ne demeure pas abandonné.

    Lao Tseu (-2400) Tao Te King. Cet ouvrage, attribué à Lao Tseu sur des bases moins historiques que légendaires, est sans doute l'ouvrage le plus traduit de toute la littérature extrême orientale.


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  • Une pierre et une motte de terre tombèrent un jour dans la mer.
    La pierre se mit à gémir : "Hélas ! me voilà noyée; je ne pourrai me plaindre qu'au fond de la mer."
    La motte, elle, s'anéantit; je ne sais ce qu'elle devint.
    Sans langue elle parla, et les initiés l'entendirent lorsqu'elle dit :
    "Il ne reste plus rien de mon moi dans les deux mondes.
    De mon être il ne subsiste pas la moindre parcelle.
    On ne verra plus mon âme ni mon corps; tous deux sont fondus dans la mer qui, elle, est clairement visible.
    Si tu prends la couleur de la mer tu deviendras dans son sein la perle qui brille dans la nuit.
    Mais tant que tu demeures attaché à ta personne tu ne possèdes ni âme ni sagesse."

    Fariddudine Attar (1140 - 1230) Elahi-Nameh - Le livre divin. Attar, poète Persan était également médecin et marchand d'épices et de parfums. Le Livre divin est un des monuments de la poésie mystique des XIIème et XIIIème siècles, la Perse, après la conquête de l'Islam retrouva à cette époque son génie propre.

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  • L'examen du monde moderne est fait pour apporter à qui s'y livre à peu près tous les dégoûts. On ne sait que trop ce qu'il en est de l'ordre économique et social, et plus généralement dans le domaine des relations humaines : rien à prolonger, tout à reprendre. Mais dans le cercle plus étroit des choses de l'esprit, la crise n'est pas moins profonde.

    Les formes avancées de la littérature et de l'art, celles là même qui s'étaient donné pour tâche la libération de l'esprit, le surréalisme pae exemple, après des années d'efforts louables, l'entraînent à présent dans des activités à demi esthétiques qui, à la longue prennent un caractère maniaque et purement rituel.

    La philosophie se donnait depuis toujours le même but : l'absence complète d'autorité et de méthode y aboutit à un extrême éparpillement des points de vue et des préoccupations, si bien que des recherches aussi anarchiques, dépareillées et incapables de concourir utilement à fonder quelque conception du monde, découragent les meilleures volontés et les plus fermes espoirs.

    La science enfin se débat dans des difficultés sans précédent qui la forcent à mettre en cause ses principes les mieux établis. C'est au point que cet esprit rationaliste qui l'a couvée la regarde maintenant avec épouvante comme une conception monstrueuse et dénaturée, mais vorace. [.....]

    Mais la description des ombres du tableau fait déjà prévoir une possibilité de lumière, car ces ombres mêmes indiquent les unes la direction, les autres les éléments d'une réforme qu'il faut espérer salutaire. [.....]


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